Le 10 juin 2026, le Barreau des Hauts-de-Seine a coorganisé avec les barreaux de Pontoise, Versailles et Chartres, ainsi que l’HEDAC, un colloque intitulé « La déontologie de l’avocat à l’épreuve des médias ».
Près de 200 participants (élèves-avocats, élèves-avocates, consoeurs et confrères) étaient présents dans l’auditorium de la Tour First, à La Défense, pour assister à ces échanges essentiels.
L'événement a été introduit par Marie-Pascale Piot, Bâtonnière du Barreau des Hauts-de-Seine, et Agathe Gilmas, Présidente de l’HEDAC. Toutes deux ont rappelé combien ce sujet est au cœur de la profession et terriblement d’actualité, alors même qu’une affaire particulièrement médiatique se jouait le jour même au tribunal judiciaire de Nanterre. S’adressant spécifiquement aux futurs confrères et consoeurs, Agathe Gilmas a rappelé – un comble dans une profession qui compte tant de grands orateurs – les vertus cardinales... du silence.
Que ce soit face à un écran, sur les réseaux sociaux ou devant le micro d’un journaliste, dans un monde d’instantanéité et de communication continue, les intervenantes ont insisté sur le rôle crucial de la déontologie. Nos principes essentiels doivent guider l'avocat en tout lieu et en tout temps, y compris dans l’espace numérique.
Première table ronde : L’avocat devant son écran
Animée par Isabelle Clanet dit Lamanit, ancienne Bâtonnière et référente réseaux sociaux du Barreau des Hauts-de-Seine, cette première session était consacrée à l’usage du numérique. Elle en a parfaitement résumé les enjeux à travers trois questions :
- Comment communiquer sans rien sacrifier aux vertus cardinales de l'avocat ?
- Comment exister, suivre, poster, liker ou partager dans le respect de nos principes essentiels ?
- Comment défendre, dénoncer, alerter et user de sa liberté d'expression dans les limites de notre serment ?
Tiphaine Mary, avocate au Barreau de Paris et illustratrice, a ouvert le bal. Gravitant dans la « twittosphère » des avocats depuis 2015, elle a expliqué comment Twitter lui a permis de tisser un réseau professionnel solide, de rencontrer des confrères, de se démarquer par ses dessins et d'évoluer au sein de la profession jusqu’à devenir membre du Conseil de l’Ordre. Si le réseau social a été un formidable levier, elle en a aussi rappelé les pièges, les dérives – particulièrement depuis sa transformation en X – et les erreurs à éviter, insistant sur le réflexe de solliciter des confrères plus expérimentés en cas de doute.
David Levy, avocat au barreau de Paris et membre du CNB, a ensuite posé le cadre d'une profession devenue concurrentielle. Dans cet univers où chacun doit pouvoir promouvoir son activité sous l’égide de la liberté d’expression, la déontologie reste le fil d’Ariane à ne jamais franchir. S'appuyant sur la réglementation européenne pour redescendre vers nos pratiques nationales, il a partagé des exemples concrets – et parfois truculents – de décisions de Conseils régionaux de discipline ; une matière précieuse pour le quiz de la mi-journée.
Le ton s'est durci avec l'intervention de Bernard Hayam, ancien policier du renseignement et spécialiste en cybersécurité et intelligence économique. Analysant l’affiche du colloque (un avocat en robe, smartphone en main face à une forêt de micros), il a rappelé placidement les failles de sécurité qui touchent la majorité d'entre nous. Pour lui, ce téléphone omniprésent est le meilleur ennemi du secret professionnel et une porte ouverte à l’espionnage. Sans paranoïa, il a partagé des bonnes pratiques indispensables en matière de sécurité numérique pour les avocats et futurs professionnels.
Enfin, Alex Tallon, ancien Bâtonnier du Barreau de Bruxelles et vice-président du Conseil des Barreaux Européens (CCBE), a présenté les missions de cet organisme qui porte la voix de plus d’un million d’avocats en Europe. Bien qu’il n’existe pas encore de règles européennes harmonisées sur l’usage des réseaux sociaux, il a dressé un panorama de droit comparé captivant sur les pratiques de différents États membres.
Le Quiz Interactif
Entre les deux tables rondes, un quiz sur smartphone a permis de tester l'auditoire. Derrière l’humour des questions et de leurs illustrations ce quiz a permis de mettre en exergue les enjeux disciplinaires et les comportements indispensables à adopter pour éviter les dérapages, de plus en plus fréquents sur les plateaux et les réseaux.
Seconde table ronde : L’avocat face à la presse
La seconde partie du colloque abordait l’exercice délicat de la parole face aux médias traditionnels, qu'ils soient écrits ou télévisuels.
En guise d’introduction, Emmanuelle Serda, avocate au Barreau du Val-d’Oise, a évoqué l’actualité brûlante de « l’affaire Bruel ». Un véritable cas d’école illustrant la difficile cohabitation entre le temps judiciaire, la parole (ou le silence) de la défense et la déferlante médiatique.
Jean-François Bohnert, Procureur général près la cour d'appel de Versailles, a regretté l'usage immodéré des réseaux sociaux et réaffirmé l'exigence absolue du secret de l'instruction. S'il a reconnu une certaine réserve historique de la magistrature face aux médias, son ancienne fonction de Procureur National Financier – poste hautement exposé – lui a permis d'expliquer comment il avait appris à investir l’espace médiatique de manière stratégique, avec pour unique priorité la préservation de ses dossiers et la protection de ses équipes.
Marion Ménage, avocate au Barreau du Val-d’Oise et habituée des plateaux de télévision, est entrée dans le vif du sujet en distinguant deux postures :
L’avocat qui s’exprime sur son propre dossier : La déontologie doit ici servir de boussole absolue. Le silence permet souvent de protéger l’enquête et de faire baisser la pression. La surmédiatisation s'avère régulièrement contre-productive pour les intérêts du client. Si monter au front est parfois nécessaire, cela doit se faire avec parcimonie, sans se laisser broyer par la machine médiatique.
L’avocat « consultant » : Elle a vivement encouragé les confrères à occuper l’espace télévisuel pour faire œuvre de pédagogie, expliquer le fonctionnement de la Justice et éclairer les citoyens. C'est un exercice où l'avocat, par sa technicité et son éloquence, a toute sa place, tout en constituant un excellent vecteur de visibilité.
Pour clore ces échanges, la parole a été donnée à la journaliste Valérie Mahaut (Le Parisien). Regrettant le mutisme fréquent des magistrats, elle a qualifié les avocats de sources précieuses et fiables, s'amusant du fait qu'en matière pénale, le nom d'un avocat dans les colonnes d'un journal reste « une excellente publicité dans les maisons d'arrêt ». Elle a partagé les coulisses de son travail d'enquête, du fait divers jusqu'à l'audience, détaillant la rigueur nécessaire pour croiser ses informations tout en protégeant le secret des sources, qu'elle compare volontiers au secret professionnel des avocats.
Cette matinée passionnante s'est achevée sur le constat partagé que le droit à l'information se heurte inévitablement, mais légitimement, aux nécessités du secret.
Le Barreau des Hauts-de-Seine remercie chaleureusement l'ensemble des intervenants ainsi que le public pour la richesse des débats.
En conclusion, Thierry Voitelier, Bâtonnier du Barreau de Versailles a rappelé que l’avocature était une ancienne profession, faites de tradition et que l’usage des réseaux était assez récent. Face à ces évolutions, comme toujours, la profession a su s’adapter.
Bruno Galy, Bâtonnier du barreau de Chartres, revendiquant le bon sens beauceron et son expérience face à un jeune public, a mis en garde contre le poids des grands acteurs américains du numérique et les dangers pour le secret professionnel de l’avocat.